En Chine, on se bat pour aller à l'école… à 70 ans
À 70 ans, certains Chinois se battent encore pour aller à l’école. Découvrez les universités du troisième âge et cette nouvelle génération de seniors
Date de pulication :
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2026
8 h 59. Dans un bureau de Pékin, une jeune femme de 35 ans fixe l'écran de son téléphone, le pouce en suspension. Encore une minute. Ses collègues pourraient croire qu'elle guette des billets de concert ou le lancement d'un nouveau smartphone.
Raté : elle essaie d'obtenir une place en cours de chorale. Pas pour elle. Pour sa mère, 68 ans.
9 h 00. Les inscriptions ouvrent.
9 h 05. C'est complet.
En Chine, les places les plus disputées ne sont pas toujours dans les grandes universités ; elles sont parfois dans les universités du troisième âge (老年大学, lǎonián dàxué).
Cinq ans pour un cours de chant
En Chine, les parents ont longtemps eu la réputation de se battre pour inscrire leurs enfants dans les meilleures écoles. Aujourd'hui, la scène s'est inversée : ce sont les enfants qui se battent pour inscrire leurs parents.
Depuis que beaucoup d'établissements ont basculé sur les inscriptions en ligne, les fils et les filles ont hérité d'une nouvelle mission familiale : le 抢课 (qiǎng kè), littéralement « arracher un cours ». Et souvent, les places sont « parties en une seconde » (秒光, miǎo guāng).
Les histoires de ce genre abondent dans la presse chinoise. Xu Li (un prénom d'emprunt) a pris sa retraite à 50 ans. Curieuse, active, elle rêvait d'un cours de chant. Il lui a fallu cinq années pour enfin décrocher une place. Cinq ans ! Certains étudiants en France ont terminé leurs études universitaires plus vite.
À Tianjin, un couple de retraités a tenté trois semestres de suite d'entrer dans un cours de photographie. Toujours complet. Ils ont fini par se rabattre sur la calligraphie (书法, shūfǎ). À défaut d'appareil photo, un pinceau.
Au printemps 2025, à Pékin, l'Université nationale du troisième âge a presque doublé ses effectifs. Cela n'a pas suffi : la chorale (合唱, héchàng), était complète en cinq minutes, et 26 cours (opéra de Pékin, danse tibétaine, taichi…) l'étaient en huit heures.
Certains élèves étaient même prêts à suivre le cours debout. L'école a fini par créer une liste d'attente inspirée de 12306, l'application de réservation des trains chinois.
Quand on sait ce que représente la chasse aux billets de train pendant le Nouvel An chinois, on mesure l'ambiance.

Pourquoi tant de monde ?
La réponse tient d'abord en quelques chiffres. Fin 2024, la Chine comptait environ 105 000 universités du troisième âge et près de 30 millions d'élèves. Cela paraît énorme… jusqu'à ce qu'on le compare aux plus de 310 millions de Chinois âgés de 60 ans et plus. Il y a beaucoup plus de candidats que de chaises.
Ensuite, il y a le prix. Dans les établissements publics, un semestre coûte généralement entre 100 et 500 yuans, soit l'équivalent de quelques repas au restaurant. Imbattable.
Et puis il y a une raison plus humaine : une fois qu'on a une place, on ne la lâche plus. La presse chinoise parle très sérieusement de retraités qui « ne veulent pas obtenir leur diplôme ».
Pourquoi partir ? On y apprend, on y retrouve ses amis, on y a une raison de s'habiller le matin. La retraite (退休, tuìxiū), arrive souvent tôt en Chine : longtemps, beaucoup de femmes s'arrêtaient de travailler vers 50 ou 55 ans. Ça laisse de longues années à remplir.
Il y a aussi, pour certains, un parfum de revanche. Beaucoup de ces élèves sont nés dans les années 1950. Ils avaient l'âge du lycée ou de l'université quand les établissements ont fermé leurs portes pendant la Révolution culturelle.
Reprendre le chemin de l'école à 70 ans, c'est parfois retrouver quelque chose qu'on n'avait jamais vraiment eu.

Au programme : de la calligraphie à l'intelligence artificielle
Qu'étudie-t-on dans une université du troisième âge ? La danse, le chant et la calligraphie restent les grands classiques. Mais les nouveaux cours font fureur. À Shaoxing, dans le Zhejiang, 390 places en cours d'intelligence artificielle ont été prises en une demi-journée. L'école avait pourtant déjà ouvert quatre classes l'année précédente.
Cette rentrée de septembre 2026, à Huangshi, dans le Hubei, l'université du troisième âge a enregistré 15 000 inscriptions et a relevé, pour la première fois, sa limite d'âge à 80 ans. Oui, il existe une limite d'âge pour entrer à l'université des seniors. Il faut croire qu'à 79 ans, on est encore un peu jeune.
De la salle de classe aux podiums de Douyin
Et puis il y a des cours plus inattendus. À Zibo, dans le Shandong, une retraitée de 66 ans a enchaîné six cours différents : photographie, maquillage, chant, étiquette du 旗袍 (qípáo), la robe traditionnelle, saxophone… et mannequin senior. Car oui, défiler s'apprend aussi après 60 ans.
C'est là que l'université rejoint le monde des réseaux sociaux. Sur 抖音 (Dǒuyīn), le TikTok chinois, les 银发族 (yínfàzú), la « tribu des cheveux d'argent », sont devenues de vraies stars.
En 2019, un groupe baptisé 时尚奶奶团 (shíshàng nǎinai tuán), les « mamies à la mode », a publié sa toute première vidéo : plus de 40 millions de vues en une journée. Moyenne d'âge du groupe : plus de 65 ans. Parmi elles, une ancienne ingénieure repérée à 62 ans par un coach de mannequins, grâce à son mètre soixante-dix.
Une autre influenceuse (网红, wǎnghóng) surnommée « la mamie Wang qui ne porte que des talons », compte près de 16 millions de 粉丝 (fěnsī), d'abonnés.
Derrière les vidéos, il y a beaucoup de travail. Une mannequin senior raconte qu'elle a dû apprendre à balancer les bras sur moins de 30 centimètres, à placer son menton, à diriger son regard… et à s'entraîner à sourire en tenant une baguette entre les dents.
La rigueur d'une école militaire, avec des talons.

La danse, et après ?
En Occident, quand on pense aux retraitées chinoises, on imagine souvent le 广场舞(guǎngchǎngwǔ), la danse collective sur les places publiques le soir, enceinte à plein volume.
L'image n'est pas fausse : des millions de Chinoises dansent encore chaque soir. Mais elle est incomplète.
D'ailleurs, l'une des mamies les plus célèbres de Douyin, surnommée 龙姑姑 (Lóng gūgu), « Tante Long », s'est d'abord fait connaître avec ses vidéos de 广场舞 (guǎngchǎngwǔ), qui ont cumulé des centaines de millions de vues.
Elle a une devise que ses fans adorent :
漂亮是不够的,你要潮
piàoliang shì bú gòu de, nǐ yào cháo).
« Être belle ne suffit pas, il faut être dans le coup. »
潮 (cháo), c'est littéralement la « marée », et par extension ce qui est tendance, ce qui bouge. C'est peut-être le meilleur mot pour résumer toute cette génération : elle ne veut pas regarder son époque depuis le bord. Elle veut nager dedans.
Sous les vidéos des mamies à la mode, un commentaire revient souvent chez les jeunes internautes : « C'est comme ça que je veux vieillir. »
En attendant, si vous avez des parents chinois, préparez votre téléphone. Les inscriptions du prochain semestre ouvrent bientôt.
Vocabulaire de l'article
Caractères | Pinyin | Traduction |
老年大学 | lǎonián dàxué | université du troisième âge |
老年人 | lǎoniánrén | personne âgée |
退休 | tuìxiū | prendre sa retraite ; retraite |
报名 | bàomíng | s'inscrire |
抢课 | qiǎng kè | « arracher » une place dans un cours |
秒光 | miǎo guāng | parti en une seconde, épuisé immédiatement |
一座难求 | yī zuò nán qiú | une place introuvable |
毕业 | bìyè | obtenir son diplôme, finir ses études |
学生 | xuésheng | élève, étudiant |
书法 | shūfǎ | calligraphie |
合唱 | héchàng | chorale, chant choral |
摄影 | shèyǐng | photographie |
人工智能 | réngōng zhìnéng | intelligence artificielle |
广场舞 | guǎngchǎngwǔ | danse collective sur les places publiques |
银发族 | yínfàzú | la « tribu des cheveux d'argent », les seniors |
奶奶 | nǎinai | grand-mère (paternelle), mamie |
模特 | mótè | mannequin |
旗袍 | qípáo | qipao, robe traditionnelle |
时尚 | shíshàng | mode ; à la mode |
潮 | cháo | tendance, « dans le coup » (sens premier : marée) |
抖音 | Dǒuyīn | Douyin, le TikTok chinois |
网红 | wǎnghóng | star d'internet, influenceur |
粉丝 | fěnsī | fans, abonnés |
漂亮 | piàoliang | beau, belle |
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