Ni amis ni inconnus : pourquoi les jeunes Chinois se cherchent des « dazi »

Ni amis, ni inconnus : en Chine, les jeunes se trouvent des « dazi » pour partager une activité sans les obligations de l'amitié. Découvrez cette tendance.

Date de pulication :

26

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11

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2026

Sur Xiaohongshu, une certaine « Madame Bananier » vient de vivre un drame. Sa collègue préférée a démissionné.

Jusque-là, rien d'extraordinaire. Sauf que cette collègue était aussi la personne avec qui elle déjeunait tous les midis. Et ça, visiblement, c'est beaucoup plus grave. Madame Bananier raconte avoir passé la nuit à déprimer. Pire qu'une rupture amoureuse. 

Ailleurs sur le réseau, une autre salariée, qui voit partir d'un coup plusieurs de ses compagnons de déjeuner, résume ce sentiment d'abandon : « Lundi prochain, ils ne viendront plus. Eux, ils sont libérés. Et moi ? Le ciel m'est tombé sur la tête. »

Ce que Madame Bananier a perdu porte un nom : sa partenaire de repas (饭搭子, fàn dāzi). Ni vraiment une amie, ni franchement une inconnue. Juste quelqu'un avec qui l'on partage une activité bien précise. 

Et le déjeuner n'est qu'un début. Car en Chine, on peut désormais se trouver un dazi (搭子, dāzi) pour presque tout. Y compris pour ne rien faire.

Un dazi pour tout (vraiment tout)

Un dazi pour déjeuner ? Rien de plus normal.
Un 健身搭子 (jiànshēn dāzi) pour aller à la salle de sport ? Pourquoi pas.
Un 减肥搭子 (jiǎnféi dāzi) pour faire un régime ? À deux, on résiste peut-être mieux à l'appel des nouilles sautées.
Un 旅游搭子 (lǚyóu dāzi) pour voyager, un 演唱会搭子 (yǎnchànghuì dāzi) pour survivre à six heures de queue devant une salle de concert : tout ça reste assez raisonnable.

Mais les internautes chinois ne se sont pas arrêtés là.

Au bureau, certains ont un 咖啡搭子 (kāfēi dāzi) pour la pause café, un 午睡搭子 (wǔshuì dāzi) pour la sieste, et même un 摸鱼搭子 (mōyú dāzi), littéralement un « partenaire pour tâter le poisson ». Personne n'a installé d'aquarium près de la photocopieuse ; 摸鱼 (mōyú) veut simplement dire glander pendant les heures de travail.

Et puisqu'on peut tout partager, pourquoi ne pas se trouver un 厕所搭子 (cèsuǒ dāzi), un partenaire pour aller aux toilettes ? Une petite pause en duo, payée par l'employeur.

Le sommet est peut-être atteint par le dazi pour travailler dans un café : deux personnes qui s'installent à la même table toute la journée, chacune devant son ordinateur. Leur conversation se limite à « pardon » et « merci ». 

Être ensemble, sans rien se dire : on tient là une forme de compagnie très pure.

À ce stade, on se demande ce qu'il reste à faire tout seul. Les internautes ont d'ailleurs leur réponse : « tout peut se faire à deux » (万物皆可搭, wànwù jiē kě dā),.

Mais d'où sort ce mot ?

Le mot 搭子 (dāzi) vient du dialecte de Shanghai, où le 牌搭子 (pái dāzi) désignait le partenaire de cartes ou de mahjong. Quelqu'un avec qui on joue, pas forcément quelqu'un à qui on raconte sa vie.

En 2023, le mot sort des salles de mahjong pour envahir les réseaux, au point d'entrer dans les dix expressions de l'année de la revue linguistique Yaowen Jiaozi (咬文嚼字, Yǎowén jiáozì). 

Une enquête de l'époque montrait déjà que plus de la moitié des jeunes interrogés avaient au moins un dazi, avec le partenaire de repas loin devant tous les autres.

Et la mode n'est pas passée. En 2026, la presse chinoise continue de raconter ces nouvelles façons de se fréquenter. Un rapport de l'application Soul et de l'université Fudan les compare même à des « plugins sociaux » : un dazi pour discuter, un autre pour le sport, un troisième pour les jeux vidéo. Chacun sa fonction.

Le mode d'emploi

Le dazi a ses codes. En général, chacun paie sa part, en AA制 (AA zhì). On ne pose pas trop de questions personnelles. Et quand l'activité est finie, chacun rentre chez soi. 

Les jeunes Chinois ont un mot pour ça : 边界感 (biānjiègǎn), le sens des limites.

Certains poussent l'organisation assez loin. La presse chinoise a raconté l'histoire de Xiaolin, qui gère plusieurs groupes WeChat de dazi. Dans son groupe resto du samedi, trois retards d'affilée valent exclusion automatique. Dans son groupe de sport, chacun doit poster chaque jour une capture d'écran de sa séance ; celui qui sèche paie une tournée de 红包 (hóngbāo), les enveloppes rouges virtuelles. 

On est loin de la relation sans engagement : c'est plutôt un règlement intérieur.

Pourquoi ne pas simplement demander à ses amis ?

Excellente question. Mais votre meilleur ami habite peut-être à 1 500 kilomètres, dans la ville où vous avez grandi, pendant que vous êtes parti travailler à Shanghai ou à Shenzhen. Il déteste peut-être la randonnée. Ou il considère que trois heures de karaoké constituent une forme de torture.

Et puis, un ami, en Chine, ce n'est pas seulement quelqu'un avec qui on passe une bonne soirée. C'est aussi quelqu'un sur qui on peut compter, à qui l'on rend des services, et qui pourra un jour compter sur vous. 

Cela porte un nom : 人情 (rénqíng), tout un système de relations, de faveurs et de réciprocité.

Avec un dazi, c'est généralement plus simple. On se retrouve pour déjeuner, chacun règle son addition, et personne ne vous demandera d'aider son cousin à déménager dimanche prochain.

Attention pour autant à ne pas imaginer des relations froides. Dans l'enquête de 2023, l'avantage le plus cité des dazi était justement l'entraide. Simplement, une entraide à petite dose, limitée à un domaine précis. 

Le dazi ne remplace pas l'amitié ; il la soulage. Votre meilleur ami n'a plus besoin de faire semblant d'aimer la randonnée.

Quand ça dérape… en amitié

Évidemment, la frontière n'est pas étanche. Certains dazi deviennent de vrais amis. D'autres vont plus loin : les internautes parlent de « partenaire de repas titularisé »  (饭搭子转正, fàn dāzi zhuǎnzhèng), comme un stagiaire qui décroche enfin son CDI. 

Sauf qu'ici, le CDI, c'est une histoire d'amour.

À l'inverse, certains s'inquiètent de voir se multiplier des amitiés « jetables » (日抛, rìpāo),, comme des lentilles de contact journalières. 

Et il y a les mauvaises surprises : des utilisatrices de Xiaohongshu mettent en garde contre certaines annonces de « dazi pour discuter », où l'inconnu réclame des photos sans maquillage dès le premier message. Un dazi trouvé sur une appli reste, au départ, un inconnu.

Et vous, vous avez un dazi ?

Si vous apprenez le chinois avec un partenaire d'échange linguistique, un 语伴 (yǔbàn), vous avez déjà un dazi sans le savoir. Un 学习搭子 (xuéxí dāzi), pour être précis. 

Vous ne vous connaissez pas forcément très bien, vous partagez un objectif clair, et vous vous quittez à la fin de l'heure.

Et si un jour il devient un véritable ami ? Félicitations : votre dazi vient d'être titularisé.

Vocabulaire de l'article

Caractères

Pinyin

Traduction

搭子

dāzi

partenaire d'activité

牌搭子

pái dāzi

partenaire de cartes ou de mahjong

饭搭子

fàn dāzi

partenaire de repas

健身搭子

jiànshēn dāzi

partenaire de salle de sport

减肥搭子

jiǎnféi dāzi

partenaire de régime

旅游搭子

lǚyóu dāzi

partenaire de voyage

演唱会搭子

yǎnchànghuì dāzi

partenaire de concert

咖啡搭子

kāfēi dāzi

partenaire de pause café

午睡搭子

wǔshuì dāzi

partenaire de sieste

学习搭子

xuéxí dāzi

partenaire d'étude

找搭子

zhǎo dāzi

chercher un partenaire d'activité

摸鱼

mōyú

glander au travail

万物皆可搭

wànwù jiē kě dā

« tout peut se faire à deux »

朋友

péngyou

ami

边界感

biānjiègǎn

sens des limites

人情

rénqíng

faveurs et réciprocité entre proches

AA制

AA zhì

chacun paie sa part

红包

hóngbāo

enveloppe rouge

转正

zhuǎnzhèng

être titularisé

日抛

rìpāo

jetable (au quotidien)

语伴

yǔbàn

partenaire d'échange linguistique


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