Nuit blanche et thermos de goji : le paradoxe du yang sheng chez les jeunes Chinois
Pourquoi les jeunes Chinois associent nuits blanches, goji, tisanes et petits rituels pour prendre soin d’eux ?
Date de pulication :
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2026
Scène ordinaire dans un open space de Shanghai ou de Chengdu. Il est 23 heures passées, l'écran éclaire encore un visage de vingt-cinq ans, et à côté du clavier trône un thermos rempli d'une infusion rougeâtre : des baies de goji (枸杞, gǒuqǐ), celles-là mêmes que buvait la grand-mère.
La même personne commandera peut-être un hotpot bien pimenté à minuit, qu'elle fera passer avec une tisane de chrysanthème. Elle se couchera à 2 heures, mais elle aura pris ses vitamines.
Vu de France, ce mélange étonne. On imagine que si un jeune se soucie de sa santé, il dort, il ralentit, il arrête le piment et l'alcool. Ici, il fait tout en même temps. Et le phénomène est si répandu qu'il porte un nom que les intéressés se donnent eux-mêmes, 朋克养生 (péngkè yǎngshēng), le « yang sheng punk ».
D'un côté 养生 (yǎngshēng, littéralement « nourrir la vie »), l'art traditionnel d'entretenir son corps ; de l'autre, l'attitude punk, celle qui n'a aucune intention de renoncer aux excès. Les deux dans le même geste.
Le cliché qui n'explique rien
La tentation est d'expliquer tout ça par la culture : les Chinois auraient toujours valorisé la médecine traditionnelle, et les jeunes ne feraient que revenir à leurs racines. C'est rassurant, et c'est à côté de la plaque.
Parce que si le yang sheng des jeunes était vraiment une affaire de santé, il ne cohabiterait pas avec les nuits blanches et la bière. On ne se soigne pas et on ne se malmène pas dans le même mouvement, à moins que le soin ne soit pas vraiment le sujet.
Et c'est là que le paradoxe cesse d'en être un. La contradiction n'est pas un défaut du phénomène ; c'est son message.

Ce que le goji vient vraiment réparer
Plusieurs enquêtes menées en Chine pointent le même écart. Une large majorité de jeunes consommateurs disent chercher à prendre soin de leur santé, tandis qu'une proportion presque aussi grande reconnaît se coucher tard, pour le travail comme pour le plaisir.
Autrement dit, ils ne comptent pas changer de vie. Ils cherchent à en amortir les effets.
Pour comprendre pourquoi, il faut regarder le décor. Ces jeunes adultes évoluent dans un environnement que le mot 内卷 (nèijuǎn) résume bien : une compétition qui s'intensifie sans que personne n'y gagne vraiment, à l'école d'abord, au travail ensuite, avec des horaires lourds et un avenir incertain.
Sur ces grands leviers (le marché de l'emploi, le prix du logement, la pression permanente), ils n'ont pas la main. Le thermos de goji, si. C'est un geste minuscule, mais c'est un geste qui répond. On ne peut pas ralentir la machine, on peut décider ce qu'on met dans sa tasse.
Vu ainsi, le yang sheng des jeunes ressemble moins à un programme de santé qu'à un rituel de contrôle et d'auto-consolation. La baie de goji n'est pas un médicament ; c'est la preuve qu'on peut encore agir sur quelque chose. Et le « punk », l'autodérision revendiquée, joue un rôle précis : il permet de parler de son épuisement en le tournant en blague, sans jamais avoir à dire « je n'en peux plus ».
Ce que confirme la façon dont les intéressés en parlent, souvent le sourire aux lèvres. Beaucoup mettent en scène leur yang sheng sur les réseaux comme on partage une blague de génération : la photo du thermos posé sur un bureau encombré, la tisane detox commandée juste après le énième verre.
En affichant le geste, ils ne cherchent pas seulement à se soigner ; ils se reconnaissent entre eux, membres d'une même tribu fatiguée qui a choisi d'en rire ensemble. Le partage compte presque autant que la baie elle-même : il transforme une angoisse un peu solitaire en clin d'œil collectif.

Les gestes de la grand-mère, le sens inversé
C'est le vrai retournement, celui qu'un œil français ne saisit pas au premier regard. Le thermos de thé, le bain de pieds le soir, l'attention aux aliments « chauds » et « froids », se coucher tôt quand on y arrive : ce sont, à la lettre, les gestes des générations âgées.
Jusqu'ici, le yang sheng était le domaine des retraités qui pratiquent le tai-chi au parc et laissent infuser leur thé sans se presser.
Mais le sens a basculé. Chez les anciens, ces gestes disaient : « j'ai le temps, la vie est longue, je l'entretiens tranquillement. »
Chez les jeunes, ils disent presque l'inverse : « mon corps est une ressource fragile, déjà entamée, et j'essaie d'en racheter un peu. »
Mêmes objets, signification retournée. Ce qui signalait la sérénité de l'âge signale désormais l'anxiété de la jeunesse.
Une vague que le marché a bien comprise
Les marques, elles, ont saisi le filon immédiatement. On voit fleurir un « nouveau yang sheng » (新中式养生, xīn zhōngshì yǎngshēng), plus esthétique et plus urbain : cafés où l'on sert des lattes au goji, snacks santé prêts à consommer, boissons sans sucre, compléments présentés comme des objets lifestyle plutôt que comme des remèdes.
Un rapport d'Alibaba notait déjà, il y a quelques années, que plus de la moitié des acheteurs de produits de santé avaient moins de trente ans ; la tendance n'a fait que s'amplifier depuis. Le yang sheng des jeunes est aussi devenu un marché, ce qui explique qu'on le croise partout, packagé et photogénique.
Reste le geste de départ, tout simple. Un jeune actif, tard le soir, laisse infuser quelques baies rouges dans son thermos. Il sait très bien que ça ne compensera pas la nuit qu'il ne dormira pas. Ce n'est pas le but.
Le but, c'est de garder une prise, même minuscule, sur un corps et une vie qui semblent filer plus vite qu'on ne les rattrape. La tisane ne soigne pas grand-chose. Elle dit : je suis encore là, je tiens.
Petit lexique du yang sheng
Terme | Prononciation | Sens |
养生 | yǎngshēng | « Nourrir la vie » : l'art traditionnel d'entretenir sa santé |
朋克养生 | péngkè yǎngshēng | Le « yang sheng punk » : cumuler les excès et les remèdes |
保温杯 | bǎowēnbēi | Le thermos, souvent rempli de thé au goji, objet-totem de la tendance |
枸杞 | gǒuqǐ | Les baies de goji, emblème de la tisane santé |
内卷 | nèijuǎn | L'« involution » : la compétition qui s'emballe sans bénéfice pour personne |
熬夜 | áoyè | Veiller tard, faire une nuit blanche |
泡脚 | pàojiǎo | Le bain de pieds chaud du soir |
菊花茶 | júhuā chá | La tisane de chrysanthème |
阿胶 | ējiāo | La gélatine de peau d'âne, tonique traditionnel prisé |
新中式养生 | xīn zhōngshì yǎngshēng | Le « nouveau yang sheng à la chinoise », version urbaine et lifestyle |
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