Pourquoi tant de jeunes Chinois diplômés deviennent livreurs ou chauffeurs VTC

Pourquoi de plus en plus de jeunes diplômés chinois deviennent-ils livreurs ou chauffeurs VTC ? Découvrez les raisons derrière ce phénomène surprenant.

Date de pulication :

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2026

Il est midi passé dans un centre commercial de Chengdu. Dans le hall d'un restaurant de nouilles, trois livreurs Meituan attendent leur commande, alignés sur un banc, le casque jaune posé à côté d'eux.

L'un scrolle sur son téléphone. L'autre lit. Le troisième mange un bol de riz acheté au vendeur d'en face.

Si vous leur parlez (et en Chine, ça se fait facilement), vous découvrez assez vite que le premier a un diplôme en comptabilité, le deuxième en génie civil, et le troisième un master en gestion administratvie.

Trois diplômés. Trois livreurs. Et aucun des trois n'a l'air de considérer ça comme une tragédie.

La grande promesse

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à 1999. Cette année-là, le gouvernement chinois lance ce qu'on appelle le 扩招 (kuòzhāo) : l'expansion massive de l'accès à l'université.

L'idée est simple et ambitieuse ; la Chine veut devenir une économie de la connaissance, et pour ça, il faut des diplômés. Beaucoup de diplômés.

Le pari fonctionne, en termes de chiffres du moins. En l'espace d'une génération, le nombre de diplômés universitaires passe d'environ un million par an à plus de onze millions. Les familles suivent le mouvement.

Les parents investissent tout ce qu'ils ont dans les études de leur enfant unique ; les grands-parents aussi. Le diplôme devient la promesse absolue : tu étudies, tu réussis, tu accèdes à la classe moyenne.

Le problème, ce n'est pas seulement le nombre. C'est le décalage.

Pendant que l'économie chinoise basculait à grande vitesse vers l'intelligence artificielle, la robotique, le développement logiciel, le système universitaire continuait à former massivement des profils en gestion administrative, en commerce ou en communication.

Des diplômes qui correspondaient à la Chine d'il y a quinze ans, pas à celle d'aujourd'hui.

Ce décalage entre formation et marché de l'emploi n'est pas propre à la Chine (on le retrouve partout dans le monde), mais dans un pays où tout se transforme aussi vite, il prend des proportions vertigineuses.

Quand tout le monde court dans la même direction

Le résultat, c'est ce que les Chinois appellent 内卷 (nèijuǎn) : une compétition où tout le monde s'épuise pour des résultats de plus en plus maigres. Concrètement, ça donne des milliers de candidats pour un seul poste dans une administration locale. Des CV à rallonge pour un job payé 4 000 yuans par mois (environ 500 euros). Des stages non rémunérés dans des villes où le loyer mange la moitié de ce que les parents envoient.

Et pendant ce temps, les plateformes de livraison recrutent sans relâche : Meituan cherche des livreurs, Ele.me des coursiers, Didi des chauffeurs.

Pas de CV à peaufiner. Pas d'entretien en trois tours.

Vous vous inscrivez, vous passez un test en ligne, et vous commencez à rouler.

Pour beaucoup de jeunes diplômés, ce n'est même pas un choix par défaut. C'est un calcul.

Le calcul que personne ne fait en Occident

Et c'est là qu'on arrive au point que les articles occidentaux sur le sujet oublient systématiquement : ces livreurs gagnent souvent plus qu'un employé de bureau.

Un jeune diplômé qui décroche un poste dans une entreprise classique d'une ville de rang 2, c'est 4 000 à 6 000 yuans par mois. Des horaires fixes (et parfois à rallonge), une promotion lointaine et incertaine.

Un livreur Meituan qui enchaîne les courses, c'est 8 000, 10 000, parfois jusqu'à 12 000 yuans par mois (l'équivalent d'environ 1 500 euros). En travaillant beaucoup, c'est vrai. Mais avec un avantage que les chiffres ne montrent pas : la liberté.

Payé à la course, pas à l'heure. Pas de réunion inutile. Pas de manager qui vous fait rester au bureau jusqu'à 21h (le fameux 加班文化, jiābān wénhuà, la culture des heures sup). Vous voulez travailler douze heures un jour et prendre votre après-midi le lendemain ? C'est possible.

Et surtout, beaucoup de ces livreurs ont un plan : mettre de l'argent de côté pendant un an ou deux, puis se lancer dans autre chose.

Un petit commerce en ligne. Une boutique. Une formation. Le scooter de livraison, c'est un véhicule de transition, pas une destination.

La contrepartie existe, bien sûr. Pas (ou peu) de protection sociale, pas de retraite d'entreprise, pas de congés payés. Mais on aurait tort de ne voir que ce côté-là. Car la médaille a un revers très concret : quasiment pas de cotisations. C'est précisément pour ça que les revenus nets sont aussi élevés.

Les algorithmes de Meituan et Ele.me sont également impitoyables sur les délais ; chaque retard se paie en notation, chaque mauvaise note pèse sur les revenus. Physiquement, c'est éprouvant.

Mais quand vous avez 24 ans et que l'alternative c'est un open space gris pour 500 euros par mois avec un patron qui contrôle vos pauses déjeuner, le calcul se fait vite.

Ce que ça raconte vraiment

Il serait tentant de lire cette situation avec des lunettes occidentales et d'y voir un « échec du modèle chinois ». Ce serait passer à côté de l'essentiel.

Et surtout, ce serait oublier de regarder ce qui se passe chez nous.

En France, le phénomène existe aussi. Des diplômés en droit, en sciences politiques ou en lettres qui roulent pour Uber ou Deliveroo, parce que le CDI promis à bac+5 n'est jamais venu. Le même calcul, la même logique : flexibilité, revenus immédiats, période transitoire en attendant de construire autre chose.

La différence, c'est l'échelle. En Chine, on parle de millions de personnes ; et la vitesse à laquelle le marché de l'emploi se transforme rend le décalage encore plus brutal.

Ce qui se joue des deux côtés, c'est une renégociation silencieuse du contrat social.

En Chine, pendant des décennies, le deal implicite était clair : l'État fournit la croissance et la stabilité, les citoyens travaillent dur. Le diplôme était la clé d'entrée dans ce deal. En France, la promesse républicaine disait à peu près la même chose : étudie, obtiens ton diplôme, et le reste suivra.

Quand la clé ne fonctionne plus, les gens ne restent pas plantés devant la porte ; ils trouvent une autre entrée.

Certains choisissent le 躺平 (tǎng píng, littéralement « s’allonger") : refuser la course, vivre avec le minimum, décrocher. D'autres, comme ces livreurs diplômés, font l'inverse ; ils travaillent énormément, mais à leurs conditions, en dehors du cadre classique, avec un objectif personnel plutôt qu'un plan de carrière tracé par d'autres.

Ce n'est ni un effondrement ni une révolution. C'est la Chine qui fait ce qu'elle a toujours fait : s'adapter. Vite, pragmatiquement, sans attendre que quelqu'un d'en haut vienne résoudre le problème.

La prochaine fois que vous commandez un repas sur Meituan, regardez le livreur qui vous l'apporte. Il a peut-être un master en poche, un plan en tête, et une vision de sa vie qui n'a rien à voir avec ce que vous imaginez.


Vocabulaire

扩招 (kuòzhāo) : expansion massive du recrutement universitaire

内卷 (nèijuǎn) : compétition absurde, surenchère épuisante

加班文化 (jiābān wénhuà) : culture des heures supplémentaires

躺平 (tǎng píng) : "s'allonger" ; refuser la course à la performance

外卖 (wàimài) livraison de repas à domicile

快递员 (kuàidì yuán) livreur, coursier

| 毕业生 | bìyè shēng | diplômé (sortant d'école ou d'université) |

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