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Le 24 mars 2026, un nom s’affiche en tête des tendances Weibo : 张雪峰 (Zhang Xuefeng). Un arrêt cardiaque, à 41 ans, à Suzhou. Quelques heures plus tôt, il animait encore un live. Quelques années plus tôt, il avait plaisanté en direct : « Le jour de ma mort, j’imagine que le sujet sera tendance sur Weibo. » Il ne croyait pas si bien dire.
Pour un public français, le nom ne dit rien. Pour des dizaines de millions de familles chinoises, c’était une boussole. Un homme que l’on consultait avant de choisir une filière d’études, comme on consulte un médecin avant une opération. Sa mort brutale a fait ressurgir un débat qui travaille la Chine en profondeur, et qui, à y regarder de près, n’est pas si éloigné du nôtre.
Zhang Xuefeng n’est pas né dans un bon quartier. Il vient de Fuyu (富裕县), un bourg du Heilongjiang dont le nom signifie ironiquement « prospérité », et qui en manquait cruellement.
Enfant, le revenu mensuel cumulé de sa famille plafonnait à 600 yuans, soit environ 75 euros. Il entre par la petite porte à l’université de Zhengzhou, étudie l’ingénierie des systèmes d’eau (une filière qu’il n’exercera jamais), puis bifurque vers le tutorat pour les concours d’entrée en master.
En 2016, une vidéo le rend célèbre : « Comprendre les 34 meilleures universités chinoises en sept minutes ».
Son style est posé. Il ne s’adresse pas aux élites. Il parle aux familles qui, comme la sienne, n’ont pas droit à l’erreur. Pas de réseau, pas de rattrapage, pas de deuxième chance. Un mauvais choix de filière, et c’est toute une trajectoire de mobilité sociale qui s’effondre.
Son slogan résume sa philosophie : « Un bon score au gaokao est moins important qu’une bonne stratégie de candidature. » Autrement dit : ce n’est pas ce que tu sais qui compte, c’est où tu choisis d’aller avec ce que tu sais.
Sa méthode est d’une brutalité déconcertante pour des oreilles françaises. Il liste les filières par taux d’insertion, par salaire médian à cinq ans, par probabilité de se retrouver livreur Meituan avec un master. Il ne ménage personne, surtout pas les universités.
Sa sortie la plus célèbre date de 2023 : « Si mon enfant veut faire journalisme, je l’assomme. N’importe quelle autre filière sera meilleure. » La phrase déclenche une guerre ouverte avec les universitaires, qui l’accusent de réduire l’éducation à un calcul de retour sur investissement.
Lui répond en souriant, avec l’air de celui qui sait qu’il a raison sur les chiffres.
Ses détracteurs ont trouvé une formule qui a fait mouche : 贩卖焦虑 (fànmài jiāolǜ), littéralement « vendre de l’angoisse ». L’accusation est double.
D’abord, Zhang transformait une peur collective (celle du déclassement) en produit commercial. Ensuite, en verbalisant cette peur avec tant d’efficacité, il la renforçait. Plus il parlait, plus les familles avaient peur ; plus elles avaient peur, plus elles achetaient ses services.
Les chiffres donnent le vertige. 40 millions d’abonnés toutes plateformes confondues. 250 000 yuans (environ 32 000 euros) pour une publicité vidéo. 400 000 yuans par heure (environ 51 000 euros) pour un live en présentiel. Son entreprise de conseil en orientation facturait ses forfaits haut de gamme plusieurs dizaines de milliers de yuans par famille.
En 2025, le ministère chinois de l’Éducation a réagi. Il a annoncé une expansion des services publics d’orientation et un encadrement du conseil privé payant. Une façon polie de reconnaître que si Zhang avait autant de succès, c’est que l’État avait laissé un vide béant. Les familles chinoises avaient besoin d’informations concrètes sur les débouchés, sur les salaires, sur la réalité du marché du travail. Personne ne leur donnait. Zhang a occupé la place.
Mais réduire le phénomène à un opportunisme commercial, ce serait passer à côté de l’essentiel. Zhang disait tout haut ce que des centaines de millions de familles pensaient tout bas. Et pour comprendre pourquoi ce discours trouvait un tel écho, il faut remonter à quelque chose de plus ancien que le marché du travail.
En français, on traduit 孝 par « piété filiale ». C’est une traduction correcte et parfaitement trompeuse. « Piété » évoque un sentiment, une affection respectueuse.
Le 孝 chinois, lui, est d’abord un contrat.
Les parents investissent tout ce qu’ils ont dans l’enfant (temps, argent, renoncements) ; l’enfant, en retour, s’engage à leur assurer une vieillesse digne et à perpétuer la lignée. Ce n’est pas une option culturelle, c’est une structure mentale qui traverse le confucianisme et organise encore, discrètement, la vie des familles asiatiques, y compris immigrées.
Dans ce cadre, choisir sa filière universitaire n’est pas un acte individuel. C’est un acte collectif. Une famille qui a travaillé pendant vingt ans pour offrir des études à son enfant ne peut pas recevoir comme retour sur investissement un diplôme sans débouchés. Ce serait une rupture du contrat générationnel.
Quand Zhang Xuefeng déconseillait le journalisme ou la philosophie, il ne faisait pas que protéger l’employabilité d’un jeune ; il protégeait l’équilibre économique d’une famille entière, dont les grands-parents à la campagne attendent peut-être encore les transferts mensuels.
Cette clé explique aussi pourquoi tant de familles chinoises, y compris en France, inscrivent leurs enfants à des cours de musique, d’échecs ou de mathématiques. Rarement pour en faire des musiciens professionnels ou des grands maîtres.
Plutôt parce que, dans leur vision, l’éducation n’est pas censée « laisser l’enfant se trouver ». Elle est censée lui donner des outils. L’enfant se construit ensuite, mais sur des fondations que les parents ont posées.
En France, on résume souvent cette différence par un contraste un peu rapide : les parents français laissent l’enfant « se construire par ses erreurs », les parents chinois lui donnent « les clés pour entrer dans la vie ».
Les deux visions ont leur logique. Elles ne produisent simplement pas les mêmes adultes.
Il serait tentant de voir dans Zhang Xuefeng un phénomène typiquement chinois, produit du gaokao et de la compétition féroce. Ce serait oublier que le Japon a eu exactement le même débat, porté au plus haut niveau de l’État.
En juin 2015, le ministre japonais de l’Éducation, Hakubun Shimomura, envoie une lettre aux 86 universités nationales du pays. Il leur demande de fermer ou de « convertir » leurs départements de sciences humaines et sociales afin de « mieux correspondre aux besoins de la société ».
La démarche s’inscrit dans la stratégie du Premier ministre Shinzo Abe, qui déclarait dès 2014 à l’OCDE : « Plutôt que d’approfondir les recherches universitaires hautement théoriques, nous encouragerons une éducation plus technique et professionnelle. »
Les résultats sont saisissants. Sur les 60 universités nationales japonaises proposant des cursus en sciences humaines, 26 annoncent qu’elles fermeront ou réduiront ces filières. 17 arrêtent purement et simplement de prendre de nouveaux étudiants dans ces domaines.
Seules les universités les plus prestigieuses (Tokyo, Kyoto) refusent officiellement d’appliquer la directive. Un haut fonctionnaire du ministère va jusqu’à suggérer qu’en dehors de huit universités d’élite, les étudiants devraient apprendre les logiciels de comptabilité plutôt que de lire Samuelson, la traduction technique plutôt que Shakespeare.
Le message implicite est limpide : la lecture, la réflexion, la culture générale sont un luxe réservé à ceux qui peuvent se le permettre. Pour les autres, place à l’opérationnel.
Ce que Zhang Xuefeng disait à l’échelle d’une chaîne de livestream, l’État japonais l’a assumé à l’échelle d’un système universitaire national. Le débat n’est donc pas spécifiquement chinois ; il est le débat des sociétés asiatiques qui ont bâti leur prospérité sur l’efficacité, et qui peinent à donner une valeur économique à ce qui ne se mesure pas en PIB.
Arrivés ici, il faut poser la question qui dérange. Le pragmatisme de Zhang Xuefeng nous choque, parce qu’il nous paraît réduire l’humain à son utilité économique. Mais ce pragmatisme est-il absent de la société française ? La réponse honnête est non. Il existe, il est même massif. La différence est simplement qu’en France, on ne le verbalise pas.
Les sociologues le documentent depuis longtemps : les filières longues en sciences humaines (sociologie, études de genre, philosophie, histoire de l’art, lettres modernes) sont très largement sur-représentées chez les enfants de cadres et de professions intellectuelles.
Les enfants d’ouvriers ou d’employés qui s’y engagent sont rares. Ce n’est pas parce que ces filières seraient « réservées » ; c’est parce qu’elles demandent un filet de sécurité familial que toutes les familles n’ont pas.
Quand on sort à 24 ans d’un master en sciences humaines avec peu de débouchés immédiats, il faut pouvoir compter sur un logement parental, un réseau, un temps de respiration avant de trouver sa place. Sans ce filet, le choix est tout simplement impossible.
Les enfants des familles modestes font donc, de facto, ce que Zhang Xuefeng conseille. Ils choisissent de faire de l’informatique, du droit, de la comptabilité, ou d’intégrer une école de commerce accessible.
Ce sont des choix pragmatiques, et ils ne sont pas toujours vécus comme des sacrifices : ce sont des choix de mobilité.
La différence, c’est qu’en France, personne ne dit à ces familles : « Voici les filières avec les meilleurs débouchés, voici celles à éviter. » On leur laisse reconstituer seules une information que Zhang, lui, mettait en open bar.
L’autre face de ce décalage se voit dans la frustration des jeunes diplômés en sciences humaines qui peinent à trouver du travail. Beaucoup expriment, parfois avec amertume, le sentiment que la société « ne veut pas d’eux », que leur formation n’est pas reconnue, que l’État n’en fait pas assez.
Le diagnostic n’est pas faux, mais il est incomplet. Un master en théorie du genre ou en études postcoloniales offre, dans le secteur privé, très peu de débouchés directs ; les emplois se concentrent dans l’associatif, la fonction publique territoriale, l’enseignement. C’est un fait statistique, pas un jugement de valeur.
Zhang Xuefeng aurait simplement dit ce fait à voix haute, devant la caméra, en ajoutant : « À vous de choisir, mais choisissez en connaissance de cause. »
En France, cette phrase n’est presque jamais prononcée devant les lycéens de terminale.
Le paradoxe final est peut-être le plus intéressant. Zhang Xuefeng a bâti son empire à un moment très précis de l’histoire chinoise : celui où la classe moyenne urbaine s’élargit suffisamment pour que les parents aient les moyens d’envoyer leurs enfants à l’université, mais pas encore suffisamment pour qu’ils puissent assumer le risque d’une filière « passion ».
Il parlait à la dernière génération pour qui le pragmatisme était une nécessité absolue.
Or cette génération est en train de passer. Dans les grandes métropoles chinoises, les familles de classe moyenne supérieure commencent à envoyer leurs enfants étudier l’histoire de l’art, la philosophie ou le cinéma. Pas encore massivement, mais clairement.
La Chine est en train de franchir le seuil que la France a franchi dans les années 1960 à 1980 : celui où un pays suffisamment riche peut se permettre que certains de ses enfants choisissent des études sans calcul de retour sur investissement.
La disparition de Zhang Xuefeng coïncide curieusement avec ce basculement. Son public le plus fidèle était celui des familles en ascension, pour qui chaque yuan d’études devait être rentabilisé.
Ce public existera encore longtemps dans les villes de rang 3 et 4, dans les campagnes. Mais dans les villes de rang 1, l’angoisse qu’il monétisait recule. Les parents pékinois ou shanghaïens aisés commencent à tenir des discours qui auraient fait ricaner Zhang : « Je veux que mon enfant fasse ce qui le passionne. »
C’est peut-être cela, la clé de lecture la plus juste. Le rapport aux études n’est ni une question morale, ni une question culturelle pure. C’est d’abord une question de seuil économique.
Tant qu’une société monte, elle parle comme Zhang. Quand elle est arrivée, elle parle comme un parent français bobo. La Chine a fait les deux discours en trente ans ; la France a oublié qu’elle avait eu le premier.
Zhang Xuefeng n’avait donc ni raison ni tort. Il parlait à une Chine qui existait encore, mais qui se transforme sous nos yeux. Ses détracteurs parlaient d’une Chine qui n’existait pas encore vraiment, mais qui arrive.
Entre les deux, il y a quelques centaines de millions de familles qui, chaque été, regardent leur enfant ouvrir le résultat du gaokao et se demandent quoi choisir.
La vraie question que Zhang posait, sans la formuler ainsi, était peut-être celle-ci : « à quel moment une famille a-t-elle gagné le droit au luxe du choix ? »
C’est une question qui, si on y réfléchit bien, ne concerne pas que la Chine.
Lire aussi : Gaokao : l’examen qui façonne l’avenir de la jeunesse chinoise
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