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La vidéo dure quarante-sept secondes. Une fille de vingt-trois ans, lunettes rondes, sweat trop grand, parle face caméra. Elle explique à sa grand-mère, en cantonais, ce qu’est un « ghosting ». La grand-mère ne comprend pas le mot. Mais la petite-fille a trouvé une formule en cantonais pour le dire, et la grand-mère éclate de rire. Quatre millions de vues sur Bilibili en quatre jours.
Dans les commentaires, des milliers de jeunes Cantonais écrivent la même chose : « 我都听唔识晒了» (j’ai même du mal à tout comprendre, en cantonais). Suivi de : « C’est honteux. Je dois m’y remettre. »
Bienvenue dans un mouvement que personne n’avait vu venir : la génération née après 2000, celle qui a grandi en tapotant sur Douyin et en regardant des animes japonais, est en train de sauver les dialectes chinois. Pas par nostalgie. Pas parce qu’on le leur demande. Parce qu’ils ont compris quelque chose.
En 1956, le gouvernement chinois lance une politique forte : promouvoir une langue commune sur tout le territoire, le 普通话 (pǔtōnghuà), littéralement la « langue commune », ce qu’on appelle le mandarin en Occident. L’objectif est de permettre à un paysan du Yunnan de parler avec un ouvrier du Heilongjiang. Unifier 1,4 milliard de personnes autour d’un même outil.
Attention au cliché : avant cette politique, beaucoup de Chinois urbains pratiquaient déjà une forme de bilinguisme, parlant leur dialecte à la maison et un mandarin approximatif dans les contextes officiels ou commerciaux. Ce qui change à partir des années 1950, et plus encore dans les années 1980-90, c’est la place accordée au mandarin. Il devient progressivement la langue principale, et finit par supplanter les dialectes dans l’espace public. À Shanghai comme à Canton, les programmes télé en shanghaïen ou en cantonais sont progressivement réduits. À Suzhou, à Wenzhou, à Chengdu, certains enfants finissent par comprendre leurs grands-parents sans toujours pouvoir leur répondre dans la même langue.
Et puis quelque chose s’est passé. Vers 2018-2020, sur les réseaux sociaux chinois, on a commencé à voir apparaître des vidéos étranges. Des jeunes qui parlaient le dialecte de leurs parents avec un accent maladroit. Des comédiens qui faisaient des sketches entiers en shanghaïen. Des chanteurs cantonais qui assumaient. Des rappeurs en chengduhua (le dialecte de Chengdu). Et le public a suivi.
Aujourd’hui, sur Bilibili, le hashtag #方言 (dialecte) compte des milliards de vues cumulées. Sur Xiaohongshu, des comptes entiers se sont créés autour de l’apprentissage du dialecte familial. Sur Douyin, un papy de Suzhou qui raconte sa journée en wu (la langue de Shanghai et de la région) a deux millions d’abonnés.
Le plus surprenant ? Ce ne sont pas les vieux qui regardent. Ce sont les jeunes.
Trois raisons, et elles se mélangent.
Un, l’identité. La génération 00后 (post-2000) a grandi dans une Chine globalisée. Ils connaissent Marvel, ils écoutent du k-pop, ils boivent du café Luckin. Et au moment de définir qui ils sont, beaucoup réalisent qu’ils ne savent même plus parler la langue de leur famille. C’est un vertige. Un jeune Cantonais qui ne sait pas dire « tu me manques » à sa grand-mère dans la langue de sa grand-mère, c’est une rupture intime. Les dialectes, soudain, ne sont plus une vieille chose du passé. C’est une part de soi.
Deux, la fierté locale. Les villes chinoises sont devenues très semblables. Mêmes centres commerciaux, mêmes Starbucks, mêmes immeubles. Le dialecte, c’est ce qui reste de spécifique. À Shanghai, parler shanghaïen entre amis, c’est dire : je suis d’ici, pas d’ailleurs. À Chengdu, parler le sichuanais avec ses copains, c’est revendiquer une lenteur, un humour, une façon d’être qui n’est ni Pékin ni Shanghai.
Trois, la tech. Et là, c’est passionnant. iFlytek, un géant chinois de la reconnaissance vocale, a lancé en 2017 un « Plan de protection des dialectes » (方言保护计划). Ils ont demandé à des volontaires d’enregistrer leur dialecte, et ils ont constitué une base de données pour 23 langues régionales. L’objectif officiel : améliorer leurs outils de traduction automatique. L’objectif réel : sauvegarder. Aujourd’hui, des applis collaboratives apparaissent où vous pouvez enregistrer votre grand-mère qui raconte une recette, et son enregistrement nourrit une base de données ouverte.
Il y a même un podcast très suivi, « Shanghai Moms Chat » (上海妈妈聊天), lancé par deux cousines qui discutent de leur quotidien en shanghaïen. Rien de plus, rien de moins. Des centaines de milliers d’auditeurs.
Pourquoi se battre pour ces langues ? Parce qu’elles disent des choses que le mandarin ne sait pas dire.
Le shanghaïen a un mot, 嗲 (diǎ), qui décrit un certain charme féminin coquet, traînant, légèrement capricieux. Aucun équivalent en mandarin. Le cantonais a 食 (sik6), qui ne se traduit pas vraiment par « manger », mais englobe une philosophie entière du rapport à la nourriture. Le hakka a des dizaines de mots pour les nuances de la pluie. Le minnan (du Fujian) conserve des prononciations de la dynastie Tang, vieilles de mille trois cents ans. Quand on perd un dialecte, on ne perd pas qu’un accent. On perd une façon de voir le monde.
Les jeunes l’ont compris. Et ils ne demandent pas la permission.
Le gouvernement chinois, qui pendant soixante ans a poussé pour l’uniformisation, commence doucement à changer de ton. Certaines écoles de Shanghai proposent à nouveau des cours optionnels de shanghaïen. La radio cantonaise de Guangzhou a vu son audience remonter. À Suzhou, des maternelles bilingues mandarin-wu ont rouvert.
Rien n’est gagné, hein. Le mandarin reste la langue administrative, celle de l’école, des examens, du concours national. Aucun jeune Chinois ne renoncera au mandarin. Mais à côté du mandarin, à côté, quelque chose revient.
On parle souvent du mandarin comme d’un rouleau compresseur. C’est une lecture incomplète. Ce qui se passe en ce moment, en bas, à hauteur de Bilibili et de podcast, raconte autre chose : toute une génération de jeunes Chinois qui a décidé que la langue de sa grand-mère valait la peine d’être parlée.
Et ça, ce n’est dans aucun communiqué officiel.
Lire aussi : Le Siheyuan, ou comment l’architecture révèle l’âme chinoise
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