À Pékin, Musk a fait quelque chose que peu de papas chinois font

Pourquoi la présence d'Elon Musk avec son fils à Pékin a-t-elle autant marqué les internautes chinois? Une réflexion sur la paternité, le "papa-portefeuille" et l'évolution du rôle des pères en Chine.

Date de pulication :

9

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7

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2026

Le 14 mai 2026, dans les couloirs solennels du Grand Palais du Peuple à Pékin (人民大会堂), un homme avance. Pas n'importe lequel : Elon Musk, l'homme le plus riche de la planète. À côté de lui, un petit garçon de six ans trottine en lui tenant la main. Il porte un gilet de soie bleu pâle brodé de fleurs et d'oiseaux, et un sac en forme de tête de tigre rebondit sur son épaule. C'est X Æ A-Xii, son fils.

L'image fait le tour de Weibo en quelques heures. Les boutiques qui vendent le gilet sont en rupture de stock dès l'après-midi. Le sac tête de tigre, fabriqué par un petit atelier du Guangxi, s'arrache. Musk publie même un message en chinois sur les réseaux : « 我儿子在学中文 » (mon fils apprend le mandarin).

Mais derrière le buzz sur la tenue, il y a autre chose. Quelque chose que les internautes chinois ont commenté en boucle, parfois avec attendrissement, souvent avec un soupir : ce papa qui emmène son fils au travail. Et pas n'importe quel travail. Une rencontre diplomatique au plus haut niveau, là où se croisent Xi Jinping, Donald Trump, Tim Cook et Jensen Huang.

Pour comprendre pourquoi cette scène a touché autant de Chinois, il faut parler d'un mot qui circule beaucoup sur les réseaux chinois ces dernières années : 丧偶式育儿 (sàng'ǒu shì yù'ér). Traduction littérale : « élever un enfant comme si on était veuve ».

L'expression a été inventée par des mères chinoises pour décrire une réalité très répandue : le père existe, il est vivant, il rentre à la maison, mais il est absent. Il travaille tard. Il voyage. Il ne sait pas dans quelle classe est son enfant. Il ne l'a jamais emmené chez le médecin.

Le « papa-portefeuille »

En Chine, il y a un autre surnom pour ces pères : 钱包爸爸 (qiánbāo bàba), littéralement « papa-portefeuille ». Le rôle paternel se résume souvent à une fonction : ramener l'argent. Payer l'appartement, payer l'école, payer les cours du soir.

Le reste (les biberons, les devoirs, les fièvres à 3h du matin) c'est l'affaire de la mère. Ou plus souvent encore, des grands-parents.

C'est l'une des grandes spécificités chinoises que les Occidentaux comprennent rarement : dans la majorité des familles urbaines, ce sont les grands-parents qui élèvent les enfants au quotidien. Pas un week-end de temps en temps. Tous les jours.

Ils vont les chercher à l'école, ils cuisinent, ils dorment souvent dans la même chambre que le petit-enfant. C'est un système qui a permis à toute une génération de mères chinoises de continuer à travailler, mais il a aussi créé un effacement progressif du père dans la sphère familiale.

Pendant ce temps, en Europe, on voit des papas en congé paternité pousser des poussettes au parc, porter leur bébé au supermarché, faire la sortie d'école. Ces images, quand elles arrivent en Chine via les réseaux sociaux, génèrent souvent le même commentaire : « Pourquoi pas chez nous ? »

Le poids des heures supplémentaires

Beaucoup de pères chinois ne sont pas absents par choix. Ils sont absents parce que le système ne leur laisse pas le choix. La culture du 996 (travailler de 9h à 21h, 6 jours sur 7) a été normalisée dans toute une partie de l'économie chinoise, notamment dans la tech.

Les déplacements professionnels sont permanents. Beaucoup d'hommes travaillent dans une ville, et leur famille vit dans une autre. On les appelle les « 留守爸爸 » (papas restés en arrière, par analogie avec les enfants des campagnes laissés aux grands-parents).

Le congé paternité ? Officiellement il existe, généralement entre 15 et 30 jours selon les provinces. Dans la réalité, beaucoup d'hommes n'osent pas le prendre, par peur de paraître peu engagés au travail.

Ce qui change

Mais une chose bouge. Une vraie chose. La génération née après 1990, et plus encore celle née après 1995, ne veut plus de ce modèle. Sur Xiaohongshu (小红书) et sur Douyin, les jeunes pères chinois publient leurs vidéos : la première promenade, le bain du soir, les premiers pas. Une nouvelle figure émerge, celle du 奶爸(nǎibà), le « papa-biberon ».

Le terme est affectueux, parfois moqueur, mais il existe. Et il aurait été impensable il y a vingt ans.

C'est dans ce contexte que l'image de Musk avec son fils a frappé si fort. Ce n'est pas seulement « un papa célèbre avec son enfant ». C'est un homme qui a tout, qui pourrait laisser son fils à Los Angeles avec une armée de nounous, et qui décide de l'emmener à l'événement le plus protocolaire de son année. Devant Xi Jinping. Devant les caméras du monde entier.

Beaucoup d'internautes chinois ont écrit la même chose : « 真羡慕 » (zhēn xiànmù, je suis vraiment jaloux). Pas du compte en banque de Musk. De son fils.

Et maintenant ?

Voilà pourquoi ce moment compte. Ce n'est pas un fait divers people. C'est un miroir tendu à toute une société qui se pose, justement en ce moment, la question de ce qu'est un père. Le gouvernement chinois pousse les couples à faire plus d'enfants (la natalité s'effondre), mais les jeunes femmes répondent souvent la même chose dans les sondages : « Faire un enfant, oui, mais pas toute seule. »

Alors quand un milliardaire américain traverse le Grand Palais du Peuple en tenant la main de son fils de six ans, les Chinois ne regardent pas vraiment Musk. Ils regardent ce gamin qui sera capable, plus tard, de dire : « Mon père m'a emmené avec lui. »

Et beaucoup, en Chine, aimeraient pouvoir dire la même chose.

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