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Il est 19h47. Dans une rue de Chengdu, une femme de soixante-huit ans installe sa table pliante sur le trottoir. Elle s’appelle Madame Wang (en tout cas, c’est comme ça que ses clients l’appellent). Sur la table, une grande bassine en émail bleu, un torchon humide, et trois cents raviolis qu’elle a pliés cet après-midi dans son trois-pièces du sixième étage. Pas d’ascenseur dans son immeuble.
À côté d’elle, sur un petit tabouret, son thermos. Du thé au jasmin, refroidi depuis ce matin. Elle ne le boira presque pas. Pas le temps.
À 20h, les premiers clients arrivent. Des ouvriers qui rentrent du chantier, des livreurs Meituan en pause, des étudiants qui sortent de cours du soir. Cinq yuans la portion de dix raviolis (environ 65 centimes d’euro). On mange debout, on rend le bol, on repart. À 22h30, la bassine est vide. Madame Wang plie sa table et rentre chez elle. Bénéfice de la soirée : entre 80 et 120 yuans. Soit, sur un mois, à peu près l’équivalent de sa pension de retraite officielle.
Madame Wang n’est pas seule. Elles sont des millions, partout en Chine. À Chengdu, à Wuhan, à Xi’an, à Nankin, dans des villes dont vous n’avez jamais entendu parler. Des femmes entre soixante et soixante-quinze ans, parfois plus, qui après une vie passée à l’usine, dans les champs ou à la maison, ressortent le soir vendre quelque chose. Des raviolis. Des brochettes. Des fruits coupés. Des chaussettes. Des semelles. Du tofu fermenté qui sent à dix mètres.
On les appelle les 大妈 (dàmā). Littéralement : « grandes mamans ». C’est affectueux, c’est moqueur, c’est respectueux selon le ton. Ces femmes sont devenues une figure mythologique de la Chine contemporaine. Celles qui dansent sur les places publiques au lever du soleil, celles qui font la queue à 5h du matin pour les œufs en promotion, celles qui négocient un kilo de tomates pendant dix minutes. Et celles, donc, qui tiennent les marchés du soir.
Première raison, les retraites en Chine sont parfois basses pour beaucoup d’entre elles. Une femme qui a travaillé toute sa vie dans une usine d’État peut toucher entre 2 500 et 4 000 yuans par mois (soit 320 à 510 euros). Celles qui viennent de la campagne et qui dépendent de la retraite rurale touchent parfois moins de 200 yuans par mois. Oui, deux cents yuans. Vingt-cinq euros.
Alors quand l’appartement à payer pour le petit-fils approche, quand il faut acheter la nouvelle paire de baskets de l’adolescent, quand la facture d’hôpital tombe, les dàmā ressortent leur table pliante.
Deuxième raison, moins évoquée mais tout aussi vraie : l’ennui. Et la solitude. Beaucoup de ces femmes ont perdu leur mari, ou vivent dans des appartements où le silence pèse. Leurs enfants travaillent dans une autre ville.
Le marché de nuit, c’est aussi ça : un endroit où l’on parle, où l’on rit, où l’on engueule le client qui veut négocier dix centimes. C’est une vie sociale entière qui se rallume à la nuit tombée.
Mais toutes les retraitées chinoises ne vendent pas sur les trottoirs. Celles qui tiennent les marchés du soir sont surtout d’anciennes ouvrières à petite pension. Les retraitées propriétaires d’un appartement en ville, celles dont les enfants ont réussi, elles ne sont pas là. Elles gardent leurs petits-enfants, voyagent, ou dansent sur la place du quartier à 19h.
Officiellement, Madame Wang n’a pas d’entreprise. Pas de licence. Pas de TVA. Pas de bulletin de paie. Quand le bureau de la statistique chinoise (le NBS) publie ses chiffres sur la consommation, sur la restauration, sur les services, Madame Wang n’y figure pas.
C’est ce qu’on appelle l’économie grise. Ou plutôt, dans le cas chinois, ce qu’on appelle 地摊经济 (dìtān jīngjì), littéralement « l’économie du sol », l’économie des étals posés à même le trottoir.
En 2020, le premier ministre Li Keqiang avait surpris tout le monde en disant ouvertement que cette économie pouvait « sauver des millions d’emplois ». Phrase historique, parce qu’avant cela, les vendeurs de rue étaient surtout pourchassés par les 城管 (chéngguǎn, les agents de gestion urbaine).
Combien pèse cette économie ? Personne ne sait vraiment. Les estimations varient entre quelques pour cent et plus de dix pour cent du PIB chinois, selon ce qu’on y inclut. Mais ce qui est certain, c’est que sans elle, des pans entiers de la consommation populaire chinoise n’existeraient pas. Les ouvriers du bâtiment qui mangent pour cinq yuans le soir n’iraient pas au restaurant à trente yuans. Ils sauteraient simplement le repas.
Il faut avouer que ces femmes sont souvent regardées de haut. Par les jeunes urbains éduqués, par la classe moyenne qui rêve de Starbucks, par certaines administrations. On les trouve bruyantes, sales, encombrantes. On dit qu’elles « font mauvais genre » dans une ville moderne.
Mais demandez à n’importe quel Chinois de plus de quarante ans qui lui faisait à manger quand sa mère travaillait. Demandez qui gardait les enfants pendant que les parents partaient à l’usine. Demandez qui a tenu, dans les années 1990, quand les licenciements de masse des entreprises d’État ont laissé des millions de familles sans revenus.
C’étaient ces femmes-là. Et c’est encore elles.
Quand on parle de la Chine, on parle souvent de TGV, de 5G, de pandas, de robots et de villes intelligentes. C’est vrai. C’est réel. Mais c’est la moitié seulement.
L’autre moitié, c’est Madame Wang. C’est ses raviolis pliés un par un dans une cuisine sans climatisation. C’est sa table pliante, sa bassine en émail, son thermos refroidi. C’est cette économie qui ne fait pas de bruit, qui ne lève pas de fonds, qui ne sort pas en bourse, et qui pourtant nourrit chaque soir des millions de personnes.
La prochaine fois que vous passerez devant un marché de nuit en Chine, regardez bien la femme derrière la bassine. Elle a probablement quarante ans de plus que vous. Elle a connu la Révolution culturelle, parfois la faim, le travail à l’usine, le départ des enfants, la mort du mari peut-être.
Et elle est là. Debout. À 22h. Avec ses raviolis.
Lire aussi : Pourquoi les fêtes chinoises font exploser la consommation
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