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En Chine, on les appelle les 啃老族 (kěnlǎozú), littéralement « ceux qui rongent les vieux ». L’expression désigne ces adultes qui restent financièrement dépendants de leurs parents, parfois bien après trente ans.
Vu de France, le phénomène évoque immédiatement Tanguy. Vu de Chine, il raconte tout autre chose ; et cette autre chose éclaire la structure familiale chinoise mieux qu’un long traité.
Sur Douban, une communauté rassemble plusieurs milliers de jeunes adultes qui se présentent eux-mêmes comme des 全职儿女 (quánzhí érnǚ), des « enfants à plein temps ». Le principe : touchez un salaire mensuel de vos parents (souvent 4 000 à 6 000 yuans), en échange de tâches définies. Faire les courses, accompagner aux rendez-vous médicaux, tenir compagnie le soir, gérer l’administratif.
Une jeune femme de Shenzhen explique : son entreprise a fermé, elle est rentrée chez ses parents, sa mère lui verse désormais un fixe pour s’occuper du quotidien familial. Ce n’est pas une honte qu’elle cache ; c’est un poste qu’elle décrit.
Première précision qui n’est pas un détail : ces « enfants à plein temps » sont majoritairement des filles. Le phénomène n’est pas neutre du point de vue du genre, et nous y reviendrons.
Le terme 啃老族 (kěnlǎozú) mérite aussi qu’on s’y arrête. 啃 (kěn) veut dire ronger, grignoter, comme un rongeur s’attaque à un os. 老 (lǎo) désigne les vieux, les parents, les aînés. 族 (zú) fonctionne comme une étiquette sociologique : 打工族 (les bosseurs), 月光族 (ceux qui finissent le mois à zéro), 上班族 (les salariés). C’est plutôt « la catégorie des ».
La langue chinoise reste crue (le verbe ronger est presque animal), mais elle est descriptive plus que morale. Là où le français dirait « parasite » (avec son tribunal intégré), le chinois dit « ronger » (avec un haussement d’épaules). C’est un premier déplacement à enregistrer : le mot existe, il est utilisé, il n’est pas tabou.
Précisons d’emblée le périmètre : ce qui suit concerne avant tout les classes moyennes urbaines éduquées, celles qui peuvent se permettre de conceptualiser le « poste » d’enfant à plein temps. Le visage rural du phénomène est radicalement différent.
La lecture occidentale standard des kěnlǎozú s’arrête à la conjoncture. Le chômage des jeunes urbains a atteint 16,5% en décembre 2025 selon le Bureau national des statistiques, après un pic à 21,3% en juin 2023. L’économiste Zhang Dandan, de l’Université de Pékin, a estimé qu’environ 16 millions de jeunes Chinois vivaient ainsi chez leurs parents ou en retrait du marché du travail. Voilà pour le décor. Mais le chiffre vraiment intéressant est ailleurs.
À Shanghai, un retraité urbain salarié touche en moyenne autour de 3 700 yuans de pension mensuelle ; les retraités du secteur public (anciens fonctionnaires, enseignants) sont les mieux lotis, et beaucoup possèdent leur logement, acquis pour quasi rien lors des grandes réformes immobilières des années 1990. Un jeune diplômé qui débute dans la même ville démarre fréquemment autour de 6 000 à 8 000 yuans, sans patrimoine, avec des loyers qui dévorent la moitié de la fiche de paie.
Posée dans ces termes, la question « qui ronge qui ? » devient vertigineuse.
La génération des parents urbains a vécu une fenêtre historique qui ne se rouvrira pas : passage d’une économie planifiée à une économie de marché, transfert massif des biens d’État vers les particuliers, croissance à deux chiffres pendant vingt ans, immobilier multiplié par dix.
Les jeunes citadins d’aujourd’hui, enfants uniques pour la plupart, héritent souvent d’appartements en centre-ville achetés par leurs parents ou grands-parents lors des privatisations des années 90. Ils sont donc à la fois pauvres en flux (revenu mensuel) et riches en stock (patrimoine à venir).
Vivre chez les parents n’est pas, dans ce contexte, une régression économique ; c’est une optimisation rationnelle.
Le décor change radicalement dès qu’on quitte les métropoles côtières. Dans les campagnes, les parents ruraux n’ont ni pension confortable, ni appartement à léguer ; leur épargne-retraite, c’est littéralement leurs enfants. Là, un adulte qui ne travaille pas n’est pas un « enfant à plein temps » : c’est une catastrophe silencieuse. Le mot kěnlǎozú désigne donc deux réalités très différentes.
Reste à comprendre pourquoi cette dépendance ne provoque pas la même gêne qu’en France. Pour cela, il faut prendre du recul ; un sacré recul.
Pendant des siècles, l’idéal confucéen de la famille chinoise tenait dans une formule : 四世同堂 (sìshì tóngtáng), « quatre générations sous un même toit ». Le ménage était une unité économique multigénérationnelle, où le fils restait dans la maison paternelle après son mariage, où les ressources circulaient en circuit fermé, où l’on n’imaginait simplement pas qu’un adulte vive seul.
Cette structure a tenu jusque très tard. Ce qui l’a fait voler en éclats, ce sont les années 1980-2000 : migration interne massive vers les villes côtières, ouverture des marchés, nouvelle classe moyenne urbaine, idéal de l’appartement individuel acheté à crédit. Pendant deux décennies, partir vivre seul est devenu un signe de modernité, presque un rite de passage.
Vu sous cet angle, les kěnlǎozú ne sont pas un retour en arrière. Ce sont les années 90-2000 qui étaient l’anomalie. La parenthèse de l’indépendance individuelle se referme, et la famille chinoise retrouve un fonctionnement de longue durée.
Si la famille absorbe le choc, c’est aussi parce que personne d’autre ne le fait. Le système de retraite chinois reste profondément inégal : pension moyenne autour de 3 800 yuans pour les retraités urbains salariés, mais à peine 250 yuans pour ceux du régime volontaire (rural et non salariés). Avec environ 180 millions d’enfants uniques nés sous la politique de l’enfant unique, beaucoup se retrouvent seuls à devoir assumer leurs parents vieillissants.
La piété filiale (孝, xiào) prend alors une fonction structurelle. La famille chinoise fonctionne comme une compagnie d’assurance privée parce que l’État-providence ne joue pas encore ce rôle. Les kěnlǎozú ne sont pas le résidu d’une tradition ; ils sont une adaptation au capitalisme chinois contemporain et à son filet de sécurité encore troué.
Ce contrat n’est pourtant pas l’idylle harmonieuse qu’on pourrait imaginer. L’anthropologue Yunxiang Yan, qui documente depuis trente ans la transformation des familles chinoises, montre que la piété filiale reste puissante mais qu’elle est devenue négociée, fragile, moins automatique.
On ne soutient plus ses parents par devoir absolu, mais au terme d’un calcul affectif et économique permanent. Les disputes existent, les attentes se confrontent, les ressentiments s’accumulent. Le contrat tient, mais il tient à des conditions discutées.
Cette négociation pèse en outre de manière inégale selon le genre. La piété filiale s’est toujours appliquée plus concrètement aux femmes ; ce sont elles qui s’occupaient des parents âgés, à commencer par les belles-mères côté mari.
Le retournement contemporain est notable : avec la politique de l’enfant unique et l’urbanisation, ce sont désormais les filles biologiques qui assument souvent ce rôle, y compris envers leurs propres parents. D’où la surreprésentation féminine parmi les « enfants à plein temps ». Pour un fils, rester chez ses parents porte encore le stigmate du raté ; pour une fille, c’est lisible comme un prolongement naturel d’un rôle traditionnel. Le contrat est partagé ; la charge ne l’est pas.
Que la coque familiale amortisse le choc économique ne signifie pas que les individus le vivent bien. Le phénomène des « enfants à plein temps » chevauche celui du 躺平 (tǎng píng) ; une posture de retrait actif face à un système où l’effort ne paie plus.
Dépression, anxiété sociale, perte de sens : ces réalités sont documentées en Chine, même si elles s’expriment plus volontiers en ligne (sur Weibo, Xiaohongshu, Douban) que dans les conversations familiales.
La famille absorbe la pression économique, mais elle ne dit pas grand-chose du choc psychique de la mobilité sociale brisée. Toute une génération de diplômés a grandi avec la promesse implicite que le diplôme ouvrirait sur la promotion, l’appartement, la voiture, le mariage, l’enfant. Quand cette chaîne se grippe, le retour chez les parents protège matériellement mais ne répare pas la fracture symbolique.
C’est peut-être pour cela que le verbe 啃 n’est pas innocent : ronger, c’est aussi se ronger.
L’autodépréciation est inscrite dans le mot. Le kěnlǎozú désigne les autres, mais celui qui se reconnaît dans le terme se diminue lui-même.
Le film d’Étienne Chatiliez (2001) repose sur une prémisse implicite : un enfant adulte chez ses parents est un dysfonctionnement comique, une anomalie dont il faut rire pour ne pas pleurer. La famille y est conçue comme un tremplin ; un dispositif qu’on quitte pour devenir soi. Rester, c’est rater le départ.
Le contrat chinois est inverse. La famille n’est pas un tremplin, c’est une coque. On y reste, on y revient, on y cotise. Le kěnlǎozú n’est pas le pendant chinois de Tanguy ; il est ce que Tanguy aurait été dans une culture où personne n’aurait pensé à écrire le scénario. Le sujet ne fait pas film parce qu’il ne fait pas conflit ; il fait négociation, table familiale, calcul long terme, et silence sur ce qui ne se dit pas.
Comprendre cela, ce n’est donc pas plaindre une jeunesse chinoise déclassée, ni applaudir une sagesse confucéenne retrouvée. C’est observer un mécanisme qui a longtemps été la norme, qui s’est interrompu deux décennies, et qui revient sous une forme adaptée à une économie ralentie et à un État-providence partiel.
Le déplacement intéressant, pour un lecteur français, n’est peut-être pas géographique. Il est dans la question qu’on n’avait pas pensé à se poser : pourquoi avoir transformé un arrangement en problème ?
Lire aussi : Le Siheyuan, ou comment l’architecture révèle l’âme chinoise
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